•  

    " L'auteur idéal d'une exposition est celui qui ne laisse aucune trace personnelle derrière lui,

    sur le lieu de son forfait. Les oeuvres sont à leur place dans l'exposition lorsqu'elles donnent

    l'impression d'avoir choisi elles-mêmes leur environnement architectural, leur emplacement et

    leurs voisines. L'auteur semble n'avoir pas agi et semble n'avoir jamais existé. Il est transparent,

    il est la vitre vide ne contenant rien en soi, qui peut cependant tout contenir et permet de tout

    voir. En s'appliquant consciemment à réprimer en lui toute velléité expressive, mais aussi en

    résistant dans la réflexivité à la séduction de l'oeuvre, il vise la solitude essentielle de l'expression

    de l'oeuvre et elle seule"

     

    Rémy Zaugg, "Concevoir et réaliser une expositionm c'est devoir s'effacer", Alberto Giacometti, cat. exp. MAMVP, Paris, 1991/1992, p. 67


    votre commentaire
  • MATISSE A ARAGON

     

    Lundi 20/4/42

    Mon cher ami,

     

    Seriez-vous malade ? ou peut-être absent simplement, ou occupé ? Je vous ai envoyé

    un télégramme hier après-midi vous priant de me téléphoner quand vous le pourriez -

    et quoi qu'il n'y ait pas longtemps je suis étonné que vous ne l'ayez pas fait.

    Je voulais vous dire que j'ai reçu les épreuves de Paris pour le livre de dessins. Qu'elles

    sont satisfaisantes. Que je ne suis pas tout à fait décidé pour leur dimension dans la page,

    et comme vieil éditeur vous pourriez peut-être voir avec moi. Ce livre vous intéresse. [...]

    Peut-être pourriez dire par une note marginale que j'ai enfin trouvé objet désiré depuis un an.

    C'est une chaise en baroque vénitien en argent teinté ou vernis. Comme un émail. Vous avez

    probabalement déja rencontré un objet pareil. Quand je l'ai rencontré chez un antiquaire il y a

    qq. semaines j'ai été complètement retourné. Il est splendide, j'en suis habité. C'est avec lui que

    je vais bondir lentement à ma rentrée d'été - en revenant en Suisse.

    /(croquis du fauteuil dans la page)/

    Si vous croyez devoir en dire un mot il ne serait pas mal que vous l'ayez vu avant. Quand vs voudrez !

    Excusez mon groffonnage. Je me suis levé aujourd'hui pour un instant - pour la 1ère fois je vais mieux,

    mais suis fatigué.

    Mes bonnes amitiés à tous deux.

     

    H. Matisse

     


    votre commentaire
  •  

    Louis Aragon, Henri Matisse, roman., Paris, Gallimard, 1998

    première édition chez Gallimard en 1971

     Cet extrait est introduit dans le texte d'ARAGON par la transcription d'une lettre de Matisse.

     

    Un croquis du fauteuil est joint à la lettre.

     

    Tout commentaire affaiblirait ce texte. On imagine que je me suis aussitôt précipité à Cimiez.

    En fait, je connaissais le fauteuil, l'ayant apperçu à Nice, dans l'étalage d'un antiquaire de la rue

    Paradis, je crois. Il m'avait arrêté, parce que j'en connaissais la réplique à Paris chez Lise Deharme.

    Mais il faufrait pouvoir dire avec quelles précautions, quelles préparations théâtrales Matisse me fit

    voir le fauteuil "dont il avait été complètement retourné". Et, pour faire cette partie-ci de mon livre,

    quatre ans plus tard, Matisse ne m'a pas donné moins de huit photos de ce fauteuil, sans parler de

    celle d'une esquisse dessinée à l'ocre (huile), 1942, pour le tableau qui est le portrait de ce fauteuil

    (printemps 1946), et qui le représente remplissant entièrement la toile avec un petit bouquet dans un

    verre posé sur le siège. On voit que le flirt a été de longue durée. Le tableau que j'ai vu récemment chez

    Matisse [...], est pour moi une des toiles les plus mystérieuses de ce monde, avec les Batailles d'Ucello,

    le Prisonnier de La Tour, l'Enseigne de Gersaint, et le Clown blanc de Renoir. Presque le seul tableau

    avec lequel je comprenne qu'on vive (...).

     


    votre commentaire
  •  

    Hermann Hesse, Le Voyage à Nuremberg, Calmann-Lévy, 1994

    première édition 1927

     

    Je désirais de toute façon emporter mon matériel de peinture et un bon choix de livres.

    Les vêtements et le linge devaient être vérifiés, les boutons recousus, les accrocs réparés.

    Toutes les boîtes, tous les tiroirs étaient ouverts. Au dernier moment, il s'avéra que le

    costume noir que je portais toujours lors de mes conférences n'était plus en bon état.

    Il dut, lui aussi, subir toutes sortes de raccommodages. Avant même que ma valise fût

    bouclée, je reçus une nouvelle invitation en provenance de Nuremberg. On me proposait de

    me rendre directement là-bas après la conférence d'Augsbourg. Cela demandait réflexion.

    L'étape de Nuremberg s'intégrait merveilleusement bien à mon itinéraire. Pour un voyageur

    cultivé, surtout intéressé par les villes, cela constituait un complément presque indispensable

    après Ulm et Augsbourg. Je donnai donc mon assentiment à une date se situant non pas le

    lendemain de ma conférence d'Augsbourg, mais cinq jours après. Ce laps de temps suffirait

    bien pour parcourir la distance qui séparait les deux villes et me permettrait de voyager dans

    des conditions confortables.

     

     


    votre commentaire
  •  

    George Didi-Huberman, Mémorandum de la peste, Paris, Christian Bourgois, 2006

    première édition 1983 chez Bourgois

     

    Tout prévoir (croire tout prévoir). Organiser, faire dispositif, voir machine vaguement célibataire,

    de sa précision, de sa prémonition. C'est se fermer les yeux à quelque chose qui serait l'actualité

    d'un choix; c'est inventer la fiction (et elle est efficace) d'un possible choix futur. Prendre le temps,

    oui, prendre. Retarder le moment du vrai risque quant à l'invisiblité du mal. Croire encore que le temps

    un jour sera visible, au sens où le visible serait l'identifiable. Mais non.


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique