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    Maurice Blanchot, L'espace littéraire, Paris, Gallimard, 1955 (édition poche Folio, page 344)

     

    L'image, la dépouille.

     

    L'image, à première vue, ne ressemble pas au cadavre, mais il se pourrait que l'étrangeté cadavérique fût aussi celle de l'image. Ce qu'on appelle dépouille mortelle échappe aux catégories communes : quelque chose est la devant nous, qui n'est ni le vivant en personne, ni une réalité quelconque, ni le même que celui qui était en vie, ni un autre, ni autre chose. Ce qui est là, dans le calme absolu de ce qui a trouvé son lieu, ne réalise pourtant pas la vérité d'être pleinement ici. La mort suspend la relation avec le lieu, bien que la mort s'y appuie pesamment comme à la seule base qui lui reste. Justement, cette base manque, le lieu est en défaut, le cadavre n'est pas à sa place. Où est-il ? Il n'est pas ici et pourtant il n'est pas ailleurs ; nulle part ? mais c'est qu'alors nulle part est ici. La présence cadavérique établit un rapport entre ici et nulle part. D'abord, dans la chambre mortuaire et sur le lit funèbre, le repos qu'il faut préserver montre combien est fragile la position par excellence. Ici est le cadavre, mais ici à son tour devient cadavre : "ici-bas", absolument parlant, san qu'aucun "là-haut" ne s'exhalte encore. Le lieu où l'on meurt n'est pas un lieu quelconque. On ne transporte pas volontiers cette dépouille d'un endroit à un autre : le mort accapare sa place jalousement et il s'unit à elle jusqu'au fond, de telle sorte que l'indifference de cette place, le fait qu'elle est pourtant une place quelconque, devient la profondeur de sa présence comme mort, devient le support de l'indifférence, l'intimité béante d'un nulle part  sans différence, qu'on doit cependant situer ici.


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    Charles-Ferdinand Ramuz, Le beauté sur la terre, Paris, Grasset, 1928

     

    Il est entré le premier. Il passe dans la chambre voisine. Il l'appelle.[...]

    Le grand ciel est parti. Le beau paysage sous le ciel est resté derrière la porte. C'était une petite chambre sans beaucoup d'air, et où, malgré le grand jour, il fait sombre. Il est sorti, il l'a laissé seule. Et docilement elle a fait ce qu'il lui a dit de faire. Elle a mis sur ses belles épaules la veste de toile gris vert avec une large poche derrière et des boutons de métal où sont figurées des têtes de sanglier. Elle se regarde dans une petite glace tachée de noir. Elle recoud sa jupe dont les lambeaux lui pendent sur les pieds découvrant le genou...


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    Le château-fort

     

    A quoi pensent ces flots, qui baisent sans murmure

    Les flancs de ce rocher luisant comme une armure ?

    Quoi donc ! n'ont-ils pas vu dans leur propre miroir,

    Que ce roc, dont le pied déchire leurs entrailles,

    A sur sa tête un fort, ceint de blanches murailles,

    Roulé comme un turban autour de son front noir ?

     

    Que font-ils ? à qui donx gardent-ils leur colère ?

    Allons ! acharne-toi sur ce cap séculaire,

    O mer ! Trêve un moment aux pauvres matelots !

    Ronge, ronge ce roc ! qu'il chancelle, qu'il penche,

    Et tombe enfin, avec sa forteresse blanche,

    La tête la première, enfoncé dans les flots !

     

    Dis, combien te faut-il de temps, ô mer fidèle,

    Pour jeter bas ce roc avec sa citadelle ?

    Un jour ? un an ? un siècle ?... au nid du criminel

    Précipite toujours ton eau jaune de sable !

    Que t'importe le temps, ô mer intarissable ?

    Un siècle est comme un flot dans ton gouffre éternel.

    (...)

    26 novembre 1828

     

    Vicor Hugo, "Les orientales : XIV-Le château-forts", in Oeuvres poétiques, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1964, p. 630


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    Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalye, Paris, Seuil, 1973, p. 83

     

    (...) Vous ne pouvez le savoir - car vous vous détournez, échappant à la fascination du tableau.

    Commencez à sortir de la pièce où sans doute il vous a longuement captivé. C'est alors que, vous retournant en partant - comme le décrit l'auteur des Anamorphoses  - vous saisissez sous cette forme quoi ? - une tête de mort.

    Ce n'est point ainsi qu'elle se présente d'abord, cette figure que l'auteur compare à un os de seiche et qui à moi m'évoque plutôt ce pain de deux livres que Dali, dans l'ancien temps, se complaisait à poser sur la tête d'une vieille femme, choisie exprès bien miséreuse, crasseuse, et d'ailleurs inconsciente, ou encore les montres molles du même, dont la signification n'est évidemment pas moins phallique que celle de ce qui se dessine en position volante au premier plan du tableau.

    Tout cela nous manifeste qu'au coeur même de l'époque où se dessine le sujet et où se cherche l'optique géométrale, Holbein nous rend ici visible quelque chose qui n'est rien d'autre que le sujet comme néantisé - néantisé sous une forme qui est, à proprement parler, l'incarnation imagée du moins-phi de la castration, laquelle centre pour nous toute l'organisation des désirs à travers le cadre des pulsions fondamentales. (...)


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  • Antonin Artaud, "Le théâtre et la peste", Le théâtre est son double, Paris, Gallimard, 1964

     

         Les archives de la petite ville de Cagliari, en Sardaigne, contiennent la relation d'un fait historique et étonnant.

        Une nuit de fin avril ou du début de mai 1720, vingt jours environ avant l'arrivée à Marseille du vaisseau le Grand-Saint-Antoine, dont le débarquement coïncida avec la plus merveilleuse explosion de peste qui ait fait bourgeonner les mémoires de la cité, Saint-Rémys, vice-roi de Sardaigne, que ses responsabilités réduites de monarque avaient peut-être sensibilisé aux virus les plus prenicieux, eut un rêve particulièrement affligeant : il se vit pesteux et il vit la peste ravager son minuscule Etat.

         Sous l'action du fléau, les cadres de la société se liquéfient. L'ordre tombe. Il assiste à toutes les déroutes de la morale, à toutes les débâcles de la psychologie, il entend en lui le murmure de ses humeurs, déchirées, en pleine défaite, et qui, dans une vertigineuse déperdition de matière, deviennent lourdes et se métamorphosent peu à peu en charbon. Est-il donc trop tard pour conjurer le fléau ? Même détruit, même annihilé et pulvérisé organiquement, et brûlé dans les moelles, il sait qu'on ne meurt pas dans les rêves, que la volonté y joue jusqu'à l'absurde, jusqu'à la négation du possible, jusqu'à une sorte de transmutation du mensonge dont on refait de la vérité. (...)


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