• PITRERIES POUR PEINTRE PIETRE

    Michel Leiris, "Bagatelles végétales" (1956), Mots sans mémoire, Paris, Gallimard, 1969

     

    Achille à chéchia de chinchilla.

    Actéon achetant un accrdéon.

    Archange changeant un arc en arquebuse à obus.

    Baobab au beau bois haut; boa au bas.

    Bazar à sabirs bizarres.

    Burgraves gravés au burin.

    Chérubins de chair humaine, en char-à-bancs.

    Coolies au licol, s'emmêlant sans mélancolie.

    Dessin scindé.

    Dieux en exil au seuil des cieux.

    Etrusque aux frusques étriquées.

    Homme dans la mare, la mort dans l'âme.

    Houris pour haras de héros.

    Jeunes gens déjeunant d'oeufs en neige à Nogent.

    Marine aux murènes.

    Mendiante de diamants.

    Nature plus morte que vive.

    Nu hun.

    Orgie d'ogres gorgés d'orgueil.

    Phrygiennes frigides, en hyènes et en hydres.

    Porcs au repos.

    Portrait-protée.

    Postillon postulant des pistoles.

    Saül saoul saluant Isaïe.

     

    Poème : problème rebelle, herbe et ailes (ailes de plume

    et de peau, enveloppées dans leur envol).

    Présente et perçante, que l'amour te laboure !

    Printemps en repeinte. Eté été. Tonneaux d'automne.

    Hiver éviré.

     

     


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    Henri Bauchau, Antigone, Avignon, Actes Sud, 1997

     

    Les sculptures que le marchand m'a commandées pour une porte du palais sont terminées. Etéocle vient les voir, il me dit :

    "Tu as fait sur un arbre, près de chez ton amie Diotime, un bas-relief représentant Oedipe et Jocaste. K. me dit qu'il est admirable.

    - Comment l'a-t-il vu, il est perdu en pleine forêt ?

    - Clios le lui a montré."

    Etéocle voit que je suis touchée par ce geste de Clios et me demande de faire deux bas-reliefs de Jocaste.

    "Pourquoi deux ?

    - Un pour Polynice, un pour moi."

    Un immense espoir me soulève : "Tu veux faire la paix avec Polynice ?

    - Je veux seulement que nous ayons tous les deux ce souvenir."

    L'espoir s'éteint et la demande m'épouante.

    Je bredouille :

    "Notre mère est morte, depuis dix ans, et la blessure est toujours là. Comment veux-tu que moi, moi toute seule au milieu de votre sale guerre, je trouve la force de l'évoquer à nouveau ? Et cela pendant des jours... des mois sans doute, avec mes mains, mon esprit, mon chagrin...

     


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    André Breton, "Nadja", Oeuvres complètes, volume I, Paris, Gallimard (La Pléiade), 1988, p. 704

     

    (...) C'est, m'explique-t-elle, que ce baiser la laisse sous l'impression de quelque chose de sacré, où ses dents "tenaient lieu d'hostie"

    8 octobre. - J'ouvre, en m'émeillant, une lettre d'Aragon, venant d'Italie et accompagnant le reproduction photographique du détail central d'un tableau d'Uccello que je ne connaissais pas. Ce tableau a pour titre : La Profanation de l'Hostie. Vers la fin de la journée, qui s'est passée sans autre incident, je me rends au bar habituel ("A la Nouvelle France") où j'attends vainement Nadja. Je redoute plus que jamais sa disparition. Ma seule ressource est d'essayer de découvrir où elle habite, non loin du Théâtre des Arts. J'y parviens sans peine : c'est au troisième hôtel où je m'adresse, l'hôtel du Théâtre, rue de Chéroy. Ne l'y trouvant pas, je laisse une lettre où je m'informe du moyen de lui faire parvenir ce que je lui avais promis. (...)


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    Michel Leiris, Brisées, Paris, Mercure de France, 1966

    Glossaire : j'y serre mes gloses, 1925

     

    Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles. C'est dans ce but d'utilité qu'ils rédigent des dictionnaires, où les mots sont catalogués, doués d'un sens bien défini (croient-ils), basé sur la coutume et l'étymologie. Or l'étymologie est une science parfaitement vaine qui ne renseigne en rien sur le sens véritable d'un mot, c'est-à-dire la signification particulière, personnelle, que chacun se doit de lui assigner, selon le bon plaisir de l'esprit. Quant à la coutume, il est superflu de dire que c'est le plus bas critérium auquel on puisse se référer.

    Le sens usuel et le sens étymologique d'un mot ne peuvent rien nous apprendre sur nous-mêmes, puisqu'ils représentent la fraction collective du langage, celle qui a été faite pour tous et non pour chacun de nous.

    En disséquant les mots que nous aimons, sans nous soucier de suivre l'étymologie, ni la signification admise, nous découvrons leurs vertus les plus cachées et les ramifications secrètes qui se propagent à travers tout le langage, canalisées par les associations de sons, de formes et d'idées. Alors le langage se transforme en oracle et nous avons là (si ténu qu'il soit) un fil pour nous guider dans la Babel de notre esprit.


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    Angoisse

     

    Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête

    En qui vont les péchés d'un peuple, ni creuser

    Dans tes cheveux impurs une triste tempête

    Sous l'incurable ennui que verse mon baiser :

     

    Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes

    Planant sous les rideaux inconnus du remords,

    Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,

    Toi qui sur le néant en sais plus que les morts :

     

    Car le Vice, en rongeant ma native noblesse,

    M'a comme toi marqué de sa stérilité,

    Mais tandis que ton sein de pierre est habité

     

    Par un coeur que la dent d'aucun crime ne blesse,

    Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,

    Ayant peur de mourir lorsque couche seul.

     

     

    Stéphane Mallarmé, Poésies, Paris, NRF, 1932

     


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