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          Certaines œuvres sont remarquables par la densité de sens qu'elles condensent. Leur dimension purement esthétique est transcendée par les multiples entrées intellectuelles qu'elles nous incitent à parcourir. Une gravure du milieu du XVIe siècle fonctionne sur ce principe, en nous permettant de décortiquer la présence et l'impact de l'image au sein de la société germanique.
    L'Allégorie de l'Iconoclasme est une épreuve gravée sur cuivre par Marcus Gheerhaerts le vieux. Elle est datée de 1566-1568 et mesure 38,1 x 28,7 cm[1]. Cette estampe est une image double qu'il convient de regarder en deux temps, en adoptant deux relations physiques à l'objet successives, afin de percevoir totalement le message qu'elle conserve. En l'observant de près, la gravure représente une mise en scène d'actes de destructions violents, anéantissant, opposés à l'idée de création. En dégageant progressivement l'œil de la surface de la feuille, une seconde image émerge dans les mêmes lignes et formes. Un visage apparaît (le visage d'un moine tonsuré), une composition parait construite et semble cohérente dans sa globalité. Le jeu anamorphosique qui permet d'osciller entre deux registres, de représenter deux objets ou deux idées antagonistes avec les mêmes lignes, conduit à se poser des questions sur le statut de l'image. En prenant l'image au premier degré pour ce qu'elle représente de manière primaire, nous ne percevons que la destruction et le reniement de la création. Mais en prenant du recul et en accédant à un second niveau de réflexion, le sujet se métamorphose en un acte de création : une image nous saute aux yeux. C'est par conséquent de la destruction qu'émerge la reconstruction et la création. La gravure qui nous est donnée doublement à voir, pose d'une manière complexe et très fine le problème de l'iconoclasme et de la relation entre le fidèle et l'image. Le XVIe siècle a été le théâtre d'un grand nombre de destructions d'images pieuses dans les années 1520, en particulier en Allemagne. La Réforme s'est implantée, au moins de manière symbolique, par des destructions localisées et ponctuelles[2]. Les guerres de religions qui se sont développées en France durant la deuxième moitié du siècle ont prolongé de manière plus violente ces destructions. L'artiste parvient dans sa gravure à évoquer le problème de la destruction des images, justement en en construisant une. En faisant même apparaître un moine de la « construction destructrice », personnage extrêmement critiqué par ceux qui abattent les images. D'autre part l'image permet une relation et une passerelle visuelle entre un paysage|un territoire, celui de l'iconoclasme qui se propage et qui a des incidences sur l'espace, puis un personnage qui est le moine. L'assimilation entre l'idole détruite et les parties du visage d'un homme est d'ailleurs directement issue d'un psaume qui compare les images peintes aux capacités sensorielles de l'Homme :


    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>Leurs idoles : or et argent,
    ouvrages de mains humaines.
    Elles ont une bouche et ne parlent pas,
    des yeux et ne voient pas,
    des oreilles et n'entendent pas,
    des narines et ne sentent pas[3].
    <o:p> </o:p>

    Marcus Gheerhaerts établit donc une relation entre une statue détruite qui avait des yeux mais ne pouvait voir, et l'œil du moine que cette même statue permet de restituer avec de la distance. La question de l'adoration de l'idole décriée par les réformateurs est subtilement traitée dans cette gravure.



    [1] Cette gravure est mentionnée dans le catalogue de l'exposition Iconoclash et sert la démonstration de Sergiusz Michalski dans son article « Das Phänomen Bildersturm ». Cf COLLECTIF, 2002 (2) / MICHALSKI, 1990, p. 110
    [2] CHRISTENSEN, 1979, p. 13-41
    [3] Extrait du Psaume 113 B (115), 4-7


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        Jost Amman a gravé au milieu du XVIe siècle, des dizaines de planches représentant les métiers et en particulier un corpus centré autour des métiers du livre, de l'imprimerie, et de l'estampe. Dans cette représentation d'un colporteur de gravures, Amman met en abime son propre travail, par la mise en scène d'une activité qui sert la production des feuilles imprimées et qui en assure une très large diffusion. Les planches libres étaient tirées à des milliers d'exemplaires (taille d'épargne sur bois) et vendues à des prix relativement bas, ce qui permettait une diffusion très large : même un modeste paysan pouvait acquérir une feuille qui l'informait par l'image. Ces éphèmères qui n'avaient au XVIe siècle comme seule fonction que d'infomer, étaient destinées le plus souvent à être détruites dans un laps de temps assez court. Les gravures vendues pas les collporteurs sont ainsi très rares  dans les collections d'estampes et les documents les plus reproduits à l'époque, sont ceux qui sont les plus rares et les plus précieux aujourd'hui.


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