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    Photographie publiée dans le magazine Life et utilisée par Paul Claudel

    pour son texte sur introductif aux photographies d'Hélène Hoppenot

    (publiée dans le journal Labyrinthe, numéro 22-23, décembre 1946)

     


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    Labyrinthe, numéro 22-23, décembre 1946

    Paul Claudel

     

    Repris dans l'introduction du livre de photographies sur la Chine d'Hélène Hoppenot, édité à la même période par Albert Skira

     

     

    J'ai sous les yeux une extraordinaire photographie que publie un journal américain. Elle a été prise obliquement, du haut en bas, et il nous monte littéralement à la figure en la regardant un vertige déchiqueté de maçonneries en mouvement dont on ne voit ni la base ni le faîte. Dans un coin en travers d'une espèce de saillie de la construction on remarque un paquet informe. C'est un homme ! L'objectif, nous dit la légende explicative, l'a saisi, au moment où, se précipitant du haut du célèbre Empire Building de New York, un accident architectural l'a arrêté dans sa chute. Nous le voyons qui se dégage et qui reprend - comme on dit qu'on reprend la mer ou qu'on reprend le train - la gravitation. Le curé d'Ars nous révèle qu'entre la Seine et la balustrade d'un pont de Paris il y eut, au moins une fois, le temps d'un acte de contrition parfait. Du haut de l'Empire Building à sa base il y a place pour tout un examen de conscience !

     

    Mais pourquoi dire de ce lamentable inconnu qu'il a continué sa course à l'intérieur de cette gueule de gratte-ciel accumulés qui le happe ! Non ! Du haut d'une terrasse voisine il y a eu pour l'arrêter à jamais un regard inopiné. Le temps d'un déclic et l'oeil de cet appareil à éternité qu'est la boite photographique l'a enregistré. Il est là pour toujours en plein essor saisi par une rétine irrécusable, permanent, ineffaçable, immobile. Avant de d'écraser sur le granit, le voici qui congèle pour nous la durée en cette chose mystérieuse que l'on appelait l'instant.

     

    Il est devenu un signe. Clac ! C'est lui qui en déclenchant sur l'objectif l'obturateur a déterminé au travers du contnu cette coupure solennelle. Entre cet atome humain et cet abîme démesuré de verticales qui s'élève à sa rencontre - et il y a pour sabrer le tout en diagonale l'ombre noire d'un autre monstre - il s'est créé un rapport, une simultanéité. Il a mis tout cela en mouvement par rapport à lui, il a livré à notre contemplation ce monument fait d'un mouvement immobile. Ce suspens précaire. Cet arrêt par l'écran, d'une part de tout un engagemet circonférent, New York, la Bourse, la conjoncture politique et économique, un enchevêtrement sur le monde entier de diagrammes : et d'autre part la poussée par derrière de colonnes jusqu'à l'infini aboutissant à la convergence : il aboutit devant nos yeux avec énormité quelque chose d'immobile, de visible, de lisible, et j'allais presque dire de sacré. Un texte. Quelque chose, permanent, qui n'a rien perdu de son activité.

     

    La photographie, c'est cela. Un instrument au service de ce qu'il y a en nous d'instinct subit, la rapine juste au moment : goût du direct et de l'immédiat, connivence d'un certain oeil intérieur en nous avec l'éclair. Cet arrangement d'un import inestinable, avant qu'il ait eu le temps de se dissoudre entre autre chose, clac ! Ce qui confère à la suggestion authenticité. Ce qui, tout à coup définitif, à transformé la proposition en un texte.

     

    (...)

     

    Un texte : tout n'y arrive pas en même temps à la lisibilité. Les parenthèses, les incidentes imposent à l'idée un coéfficient de retard. L'éclat de certaines images, le dard de certaines propositions qui s'enfoncent jusqu'au fond de l'intelligence, créent autour d'elles des zones d'ombre où les idées ne vivent plus que d'une animation latérale et participée.

    (...)

     


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