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    Traduire Jérôme

     

    Les représentations de Saint Jérôme se résument à deux situations spatiales très spécifiques qui s'opposent totalement. Le saint est représenté soit à genoux dans un très large paysage déserté, ou il est figuré à sa table de travail dans un cabinet habité d'objets d'esprits. 

    Jérôme entretient une relation avec la nature, dans une position d'exclusion du monde et de retranchement au sein des richesses offertes par le paysage. Les représentations sont d'ailleurs prétextes à représenter des zones paysagères extraordinaires, irréalistes, qui deviennent des morceaux de peinture en elles-mêmes. D'une manière allégorique c'est la relation de l'homme à son environnement qui est mesurée dans ce premier exemple de représentation. La situation narrative de ces scènes permet de condenser des stratifications sémantiques complexes, et permet de quetionner le sublime en peinture dès le XVe siècle ; le saint se frappant le torse avec une pierre, acte douloureux, trouvant son écho dans le réseau d'arbres, de troncs, de branches, de feuillage, de brindilles...

     

    Jérôme entretient une relation avec les livres et en particulier avec le Livre : la Bible dont il est le traducteur. L'insertion du saint dans son cabinet, second thème iconographique attché à son histoire, permet de pronlonger les idées développées pour le cadre naturel. Par opposition, il s'agit ici de créer une relation entre un personnage et un espace suffisant à condenser les idées, l'esprit, l'intelligence. Ce n'est plus le rapport à la Nature qui est mesuré, mais celui au savoir, à la Connaissance. Les deux thème sont ainsi complémentaires et prennent une dimension emblématique, comme si St Jérôme permettait de concilier deux attitudes fondamentales de l'homme : la relation à la nature et le rapport à la construction artificielle du savoir. Mais les deux attitudes se rejoignent par le caractère d'enfermement qu'elles nécessitent. Enfermement par l'éloignement et la fuite dans des zones désertées, ou enferment de l'espace fermé du cabinet, coupé du monde réel.

     

    St Jérôme condense deux attitudes face au monde. Il traduit grâce à l'étude, le livre de référence pour l'Europe occidentale et s'impose ainsi comme la patron des traducteurs. Mais traduire ne signifie pas dans son premier sens passer d'une langue à une autre. Le terme est avant tout judiciaire et est resté dans l'expression "traduire en justice". Il s'agit d'une présentation, d'un déplacement, d'un translation d'un état à un autre. De la vie quotidienne à un espace avant tout symbolique aui permet de rendre la justice. La traduction est donc largement attachée à la question de la projection ou du déplacement d'un élément connu et lisible, à un point isolé dans un cadre artificiel qui doit permettre de faire surgir le plus juste. Le phénomène de la traduction littéraire, étudié par Valéry Larbaud dans son ouvrage sur St Jérôme, renvoi directement à la traduction judiciaire du XVe siècle. Comme le prévenu qui est translaté d'une situation de liberté à celle d'une mise en scène devant lui infliger un traitement juste par rapport à sa situation, le texte qui a une présence en soi dans une langue ou dans un type de langage, est "traduit en lettres" dans un lieu de mise en scène qu'est le cabinet, qui permet de déterminer le justesse du nouveau texte. La traduction est toujours un nouvel état et ne correspond pas à sa référence. Elle est une véritable création appuyée sur une référence antérieure.

    Gwilherm Perthuis

     

     

    Cf Valéry Larbaud, Sous l'invocation de Saint Jérôme, Paris, Gallimard, 1997 (1ère édition 1946)

     

     


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    Transpserser l'écran. Lever le rideau. Briser la frontière entre le monde de la réalité et le monde de la fiction.

     


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  • Amante religieuse

     

    Roger Caillois, perdu dans le dédale labyrinthique de la revue Minotaure, explore le fonctionnement sexuel d'un insecte : la mante religieuse. Ce dictyoptère cannibale se dévore mutuellement après l'accouplement, la femelle fertilisée dévorant son mâle, et scellant ainsi la relation très forte entre l'acte sexuel et la mort. Le fonctionnement de l'insecte a fasciné l'entourage de Caillois et en particulier les fondateurs du Collège de Sociologie (Bataille, Leiris, Klossowski...). L'animal étant érigé comme élément détaillé paradigmatique d'une question existentialiste propre à l'Homme. La mante peu d'ailleurs être assimilée à l'amante dont les pratiques non religieuses, peuvent la conduire à se faire dévorer.

    André Masson, qui fut proche de Bataille et des revues Minotaure et Acéphale, traite dans la série des Massacres, cette question du rapport entre l'érotisme et la mort. Au coeur des Larmes d'Eros de Georges Bataille, ce couple est également présenté par Masson grâce à des dessins montrant des personnages féminins et masculins nus en train de s'entretuer et d'avoir des relations sexuelles. André Masson a par ailleurs représenté plusieurs fois des mantes religieuses en train se s'accoupler. Max Ernst travaille également la dimension sexuelle de l'insecte dans sa peinture les Sauterelles dont le motif principal oscille entre le végéal et l'animal. Les dessins de Masson se confondent d'ailleurs par le style avec les Constellations sadiques ou les hommages au divin Marquis proposées à la fin des années 1930. Sade, figure tutélaire des surréalistes fascina les principaux tenants du mouvement, et bénéficia en particulier du Portrait imaginaire imaginé par Man Ray dès 1938. Le portrait constitué de blocs de pierre, renvoyant à celles qu'il a constament connues lors de ses enfermements successifs, caractérisent l'esprit même de Sade. La Bastille, Lacoste, Vincennes... suffisent à caractériser les lieux d'écriture des manuscrits emblématiques que les surréalistes réinvestiront près de 130 ans après.

    On connait le rapport de Sade à la religion. Les mises en scène les plus sordides étant celles qui incluent des hommes d'Eglise. Les "amantes religieuses" des curés et évèques sont particulièrement pointées dans les ouvrages extraordinaires et uniques de DAF de Sade. Certaines pratiques purement bestiales, quasiment illisbles, tant elles sont insoutenables, se rapprochent de la cruauté apparente de la mante religieuse. Sade rapproche sans cesse les plaisirs extrêmes de la frontière entre la vie et la mort. C'est le tutoiement de la mort qui permet au plaisir d'être le plus intense. Mais les texte de Sade ne sont pas à prendre au premier degré. Leur porté sociale et politique est à valoriser, afin d'en libérer une approche plus intense. Le rouleau des 120 journées est un objet emblématique qui déorule un récit inventé dans l'enfermement de la bastille. Il fut reproduit dans la revue Documents de Bataille grâce à une photographie de Boiffard (en 1929). Mais son aura est toujours aussi vive aujourd'hui : offrant un flux continuel de pratiques insoutenables mais fixant les limites de l'homme, de son rapport à l'autre, et de son rapport à son corps.

    GP


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